Interview de Charlotte Pavageau dans Forum (RTS) sur les effets de la fermeture du détroit d’Ormuz sur la situation alimentaire, à réécouter (14.03.2026).
De nombreuses analyses autour des tensions actuelles au Moyen-Orient se concentrent sur le pétrole et les marchés de l’énergie. Pourquoi est-il également crucial de porter notre attention sur le système alimentaire mondial ?
Le rôle des engrais revêt une importance majeure. Le détroit d’Hormuz représente une voie commerciale stratégique pour le gaz naturel – l’une des principales matières premières utilisées dans la production mondiale d’engrais. Par ailleurs, la région du Golfe figure parmi les plus importants producteurs d’engrais azotés. Ainsi, lorsque des usines s’arrêtent ou que des exportations sont bloquées, cela affecte non seulement les marchés de l’énergie, mais entraîne également d’importantes répercussions sur le système alimentaire mondial.
De quelle manière ?
Aujourd’hui, plus de la moitié des agriculteur·trices dans le monde dépendent des engrais chimiques, conséquence directe de l’intensification et de l’industrialisation croissantes de l’agriculture. Ainsi, toute interruption dans les chaînes d’approvisionnement en engrais peut avoir un impact considérable sur les exploitants agricoles et la production alimentaire dans différentes régions du globe.
Un objectif à long terme pour renforcer l’autonomie
Depuis plus de 25 ans, Biovision accompagne des organisations partenaires locales afin de partager des connaissances, encourager l’utilisation de semences locales et promouvoir les engrais naturels. Ainsi, les familles peuvent assurer leurs récoltes de manière autonome, sans dépendre des fluctuations des prix mondiaux.
De nombreuses personnes découvrent seulement maintenant l’interconnexion entre le coût de l’énergie, la fabrication d’engrais et la production alimentaire.
La sécurité énergétique et la sécurité alimentaire ont pourtant toujours été étroitement liées. Lorsque les prix de l’énergie augmentent, cela entraîne des coûts supplémentaires pour la cuisson et le transport des denrées alimentaires, ce qui complique leur accès. Un autre point important est que la fabrication d’engrais, comme l’urée, nécessite de grandes quantités d’énergie et de gaz naturel. Les prix de l’urée sont d’ailleurs revenus à ceux observés fin 2022, au moment où la guerre en Ukraine s’est intensifiée.
Pour les agriculteur·trices, cela signifie souvent devoir choisir entre réduire l’utilisation des engrais, au risque de voir leurs rendements baisser, ou supporter des coûts plus élevés. Même si l’impact sur la production reste difficile à estimer, il est fort probable qu’une hausse de prix des denrées alimentaire soit inéluctable – touchant principalement les ménages les plus vulnérables, notamment en Afrique.
Pourquoi l’Afrique est elle particulièrement affectée par ces hausses de prix ?
Pendant des décennies, la « Révolution verte » a orienté les systèmes alimentaires africains vers un modèle agricole fondé sur l’utilisation d’engrais chimiques, de semences commerciales et d’autres intrants importés – dans le but de lutter contre la faim. Ce modèle a accru la dépendance des agriculteur·trices d’Afrique de l’Est aux engrais de synthèse, tandis que l’épuisement des sols s’est intensifié en tant que problématique majeure.
À cela s’ajoute le fait que les agriculteur·trices africain·es figurent déjà parmi celles et ceux qui paient les prix les plus élevés au monde pour les engrais par rapport à leurs revenus. Les perturbations mondiales accentuent ainsi leur vulnérabilité face aux fluctuations des prix.
As-tu des exemples issus de ton expérience professionnelle en Afrique de l’Est montrant des méthodes permettant de diminuer la dépendance aux intrants agricoles onéreux ?
Les méthodes de production écologique – fondées sur des systèmes agricoles diversifiés, l’utilisation de plantes fixatrices d’azote comme les légumineuses (p. ex. pois ou haricots) ou l’usage du compost – visent à réduire autant que possible la dépendance aux intrants importés, notamment les engrais de synthèse.
Est ce suffisant ?
C’est un élément important, mais certainement pas le seul. Les politiques publiques jouent également un rôle clé pour permettre une adoption plus large de ces pratiques. Cela suppose, par exemple :
- la mise en place de réseaux décentralisés pour la formation paysanne ;
- des services de conseil efficaces et adaptés pour l’agroécologie ;
- une réorientation des subventions, passant des engrais chimiques vers des alternatives biologiques et organiques.
En parallèle, la restauration de la fertilité des sols demande du temps. Des outils comme les assurances agricoles ou les mécanismes de partage des risques peuvent soutenir les agriculteur·trices durant cette phase de transition.
Le développement des engrais organiques est souvent présenté comme une solution. Quel potentiel y vois-tu ?
Ce secteur demeure en phase en développement dans de nombreuses régions et ne parvient pas encore à répondre aux besoins en termes de volumes. Il est donc essentiel de mettre en place des dispositifs incitatifs afin que le secteur des engrais organiques puisse :
- renforcer les circuits économiques locaux,
- soutenir l’entrepreneuriat local,
- garantir des prix équitables,
- et offrir davantage d’autonomie aux agriculteur·trices.
Biovision a émis des recommandations sur ce sujet, notamment concernant la création d’un secteur dédié aux biopesticides. Il est essentiel que ces démarches reposent sur des principes agroécologiques, impliquant les agriculteur·trices, afin d’éviter l’apparition de nouvelles formes de dépendance.
Quel rôle l’agroécologie peut elle jouer pour renforcer la résilience de l’agriculture face aux crises mondiales ?
L’agroécologie joue un rôle important en diminuant les dépendances structurelles aux intrants externes et fossiles, tout en renforçant la capacité des agriculteur·trices à affronter les crises. La diversification des cultures et de l’élevage constitue un aspect clé de cette approche.
Pourquoi la diversité dans les champs est elle si importante ?
En cultivant plusieurs types de plantes, les familles paysannes arrivent à mieux gérer les aléas, comme l’apparition de parasites ou les phénomènes météorologiques extrêmes qui pourraient nuire à une seule culture. Des rotations diversifiées contribuent aussi à maintenir la santé des sols sur le long terme.
L’agroécologie valorise aussi les ressources locales et les semences gérées par les agriculteur·trices, tout en favorisant le partage des connaissances. Cela renforce l’autonomie et réduit la dépendance aux intrants externes, permettant aux communautés paysannes de contrôler leur production et d’établir des systèmes alimentaires locaux résilients.
Quelles transformations seraient nécessaires pour rendre les systèmes alimentaires mondiaux plus résilients face aux crises géopolitiques ?
Les flambées soudaines des prix des denrées alimentaires et des engrais après l’offensive russe contre l’Ukraine ont révélé la vulnérabilité des systèmes alimentaires mondiaux, surtout lorsque les chaînes d’approvisionnement sont très concentrées et dépendent de la stabilité géopolitique ou des fluctuations des prix de l’énergie.
Le conflit actuel au Moyen Orient n’est que le dernier exemple d’une longue série. Les approches agroécologiques et les solutions développées localement, qui reposent davantage sur les ressources et processus naturels, représentent des moyens efficaces pour réduire significativement ces risques. Il serait temps d’appliquer ces enseignements au lieu d’attendre qu’une nouvelle crise survienne.
Un objectif à long terme pour renforcer l’autonomie
Depuis plus de 25 ans, Biovision accompagne des organisations partenaires locales afin de partager des connaissances, encourager l’utilisation de semences locales et promouvoir les engrais naturels. Ainsi, les familles peuvent assurer leurs récoltes de manière autonome, sans dépendre des fluctuations des prix mondiaux.