« L’agroécologie est la solution pour régénérer les sols » 

Par

Lothar J. Lechner Bazzanella (Interview)

Les sols se dégradent à vitesse grand V dans le monde entier. Des millions de personnes et d’immenses surfaces agricoles sont touchées. Charlotte Pavageau, de l’équipe Dialogue politique et plaidoyer de Biovision, explique pourquoi rien n’est possible sans un cadre politique adéquat, ce qui doit changer et en quoi l’agroécologie fait déjà ses preuves.

Beaucoup associent la lutte contre la dégradation des sols à des mesures concrètes comme la plantation d’arbres. Pourquoi le travail politique est-il tout aussi important ? 

Charlotte Pavageau : Parce que la dégradation des sols n’est pas un problème environnemental isolé mais une problématique systémique. Les causes en sont la déforestation, l’agriculture industrielle et une exploitation non durable des terres. Or ces phénomènes sont souvent le fruit de décisions économiques et politiques. Le travail politique est essentiel pour mettre en valeur les meilleures pratiques et éviter qu’elles ne restent des cas isolés. 

Que défend l’équipe Dialogue politique et plaidoyer ? 

Nous nous battons pour la diffusion de solutions agroécologiques, à l’échelle de pays comme à l’international. Dans de nombreux pays d’Afrique de l’Est, par exemple, en particulier au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda, nous aidons les gouvernements dans leurs politiques de transition vers l’agroécologie, nous nous engageons en faveur de réformes dans le domaine de la formation et créons des débouchés pour les aliments produits de manière durable.

À propos de Charlotte Pavageau

Charlotte Pavageau est la Coordinatrice de programme dialogue politique et plaidoyer chez Biovision

Et à l’échelle internationale ? 

Nous voulons que l’agroécologie soit de toutes les discussions politiques. La Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification illustre bien le travail que nous accomplissons. Lors de la COP16 sur la désertification qui s’est tenue en Arabie saoudite, nous avons réussi à faire reconnaître officiellement l’agroécologie comme outil de lutte contre la dégradation des sols. De tels succès sont décisifs pour faire avancer l’agroécologie localement et à l’échelle planétaire. 

Quel rôle l’équipe Dialogue politique et plaidoyer joue-t-elle dans ce contexte ? 

Nous nous considérons comme un pont entre la science, la pratique et la politique. Notre mission est de faire comprendre aux décideur·euses l’urgence du problème et de leur proposer des alternatives à l’agriculture conventionnelle qui soient durables et scientifiquement étayées. Nous compilons et analysons les résultats de la recherche sur la manière dont l’agroécologie peut contribuer à restaurer les sols dégradés, à augmenter les rendements et à accroître la résilience au changement climatique. Nous communiquons ces connaissances de manière ciblée à travers nos dialogues politiques et nous engageons auprès des gouvernements, des bailleurs de fonds et des institutions pour faire évoluer le cadre politique. 

Pourquoi est-il si urgent de faire évoluer ce cadre politique ? 

Parce que la situation est grave : entre 2015 et 2019, nous avons perdu 100 millions d’hectares de terres fertiles, soit une surface 25 fois plus grande que la Suisse ; 1,3 milliard de personnes sont impactées. L’agroécologie peut faire une énorme différence. C’est même la solution pour régénérer les sols. Des expériences étonnantes le prouvent déjà. 

Par exemple ? 

Au Burkina Faso, les pratiques traditionnelles consistaient à associer cultures, élevage et petites forêts, ce qui stabilisait le sol et retenait l’eau. Mais l’urbanisation, la déforestation et l’agriculture intensive ont énormément affaibli ce système. On estime actuellement que 31 % des terres du pays ne sont plus exploitables.  

Le contraste est flagrant : l’agriculture durable préserve l’humidité et la fertilité des sols, créant un rempart contre la désertification.

Comment l’agroécologie peut-elle contribuer à remédier à la situation ? 

Biovision a cofinancé une étude qui a consisté à associer des cultures telles que le mil, le sorgho et le maïs à des espèces d’arbres comme le karité ou le baobab pour en observer les effets sur la restauration des terres dégradées au Burkina Faso. L’étude a comparé des zones à faible densité d’arbres avec des parcelles comportant au moins 50 arbres par hectare. Les résultats sont impressionnants. Dans les zones cultivées en agroécologie, on a observé un accroissement de l’humidité du sol, de la rétention d’eau et de la stabilité du sol. Sur le plan économique, les recettes ont augmenté de 30 %. Ces résultats concrets peuvent inciter les politiques à promouvoir les pratiques agroécologiques. 

Si l’agroécologie est si efficace, pourquoi n’est-elle pas appliquée à grande échelle ? 

L’aspect financier est l’un des principaux obstacles. Malgré les nombreuses preuves scientifiques apportées sur les avantages de l’agroécologie, les gouvernements et les investisseurs continuent souvent de miser sur des systèmes à haut rendement à court terme nécessitant l’usage de produits phytosanitaires. Or cette approche rend les sols plus sensibles à l’érosion et aux phénomènes météorologiques extrêmes. Pour que l’agroécologie puisse s’imposer, les pouvoirs publics doivent apporter leur soutien à des programmes offrant des formations et des incitations ciblées aux agriculteur·trices. Il faut par ailleurs créer de meilleurs débouchés pour les aliments produits de manière durable.  

Quel message souhaites-tu adresser aux décideur·euses politiques ? 

Il n’y a plus de temps à perdre. Si nous n’agissons pas maintenant, jusqu’à 216 millions de personnes pourraient être contraintes de quitter leur foyer à cause de la sécheresse, de l’épuisement des sols et de la baisse des rendements. L’agroécologie a fait ses preuves : elle protège les sols, apporte une sécurité alimentaire et renforce l’agriculture. Les politiques ont désormais le choix. Soit on investit aujourd’hui dans des solutions durables, soit on sera confronté demain à des crises encore plus massives. C’est maintenant qu’il faut agir. 

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«Sans un cadre politique favorable, l’agroécologie ne peut pas se déployer»
Charlotte Pavageau lors d'un atelier.

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