La Confédération réduit une nouvelle fois les moyens consacrés à la coopération internationale à long terme. Comment analysez-vous cette évolution ?
Ces coupes budgétaires sont extrêmement préoccupantes et, d’un point de vue stratégique, vont dans la mauvaise direction. La coopération au développement s’inscrit dans la durée : elle intervient en amont des crises et contribue à renforcer la stabilité, la sécurité et les perspectives d’avenir. C’est précisément ce dont le monde a besoin aujourd’hui. En réduisant ces moyens, le Conseil fédéral produit l’effet inverse.
La Confédération affirme vouloir privilégier l’aide d’urgence à l’avenir. Pourquoi cette approche ne suffit-elle pas ?
L’aide d’urgence est indispensable, mais elle intervient lorsque la crise est déjà là. Elle répond aux symptômes, sans en traiter les causes profondes. La coopération au développement, elle, agit en amont : elle renforce les structures, ouvre des perspectives et permet aux populations d’assurer durablement leurs moyens de subsistance. C’est ainsi que l’on réduit la vulnérabilité face aux crises et que, sur le long terme, l’aide d’urgence devient moins nécessaire.
Vous parlez de prévention. Concrètement, quels effets produit la coopération au développement ?
Prenons l’exemple de Biovision. Nos projets interviennent là où des lacunes existent. Nous transmettons des connaissances sur des méthodes agricoles qui réduisent la dépendance aux marchés mondiaux, tout en renforçant durablement la sécurité alimentaire. Nous soutenons aussi des entreprises qui développent ou appliquent des approches agroécologiques, c’est-à-dire des modèles économiques alliant responsabilité sociale et protection de l’environnement. En parallèle, nous nous engageons aux niveaux régional, national et international afin de promouvoir les conditions-cadres politiques nécessaires. Nous contribuons ainsi à mettre en place des systèmes alimentaires locaux durables, qui permettent aux populations d’accéder à une alimentation suffisante et diversifiée, tout en améliorant leur santé, leur bien-être et leurs revenus. C’est précisément là que réside la dimension préventive : lorsque les populations peuvent assurer durablement leurs moyens de subsistance, les facteurs de crise s’atténuent. Mais cela exige une vision à long terme. Ces changements ne se produisent pas du jour au lendemain.
Le changement demande donc du temps. Pourquoi la fiabilité est-elle si importante dans la coopération internationale ?
Notre objectif est de construire des systèmes alimentaires durables et équitables. Cela demande du temps, de la persévérance et de l’endurance. Nous ne recherchons pas des résultats immédiats, mais des changements durables. Bien sûr, des revers peuvent survenir. Mais un engagement à long terme nous permet d’en tirer des enseignements et d’améliorer sans cesse notre travail. La fiabilité est essentielle, tant envers nos organisations partenaires qu’envers nos donatrices, donateurs, bailleurs et bailleuses de fonds. Ils et elles doivent pouvoir compter sur une utilisation ciblée et efficace des ressources qui nous sont confiées. C’est notre engagement.
Biovision travaille avec des organisations partenaires locales et parle de « partenariats internationaux » plutôt que de « coopération au développement ». Pourquoi cette nuance est-elle importante ?
Contrairement à de nombreuses organisations, nous avons choisi de ne pas ouvrir de bureaux dans les pays où nous intervenons. Nous collaborons exclusivement avec des organisations partenaires locales. Les structures existent déjà sur place ; notre rôle est de les renforcer afin qu’elles puissent développer pleinement leur potentiel et accroître leur impact. Nous souhaitons établir des partenariats fondés sur l’égalité, car nous sommes convaincu∤es que les changements durables naissent d’un effort collectif. Cela suppose une véritable relation de confiance, qui demande du temps à se construire. Grâce à cette approche, nous connaissons très bien nos partenaires. De leur côté, ils savent qu’ils peuvent s’appuyer sur nous comme un partenaire fiable, soucieux de produire un impact concret. Nous avons en effet une responsabilité envers celles et ceux qui financent notre travail.
Biovision bénéficie également d’un soutien de la Direction du développement et de la coopération (DDC). Dans quelle mesure les coupes budgétaires affectent-elles vos projets ?
La contribution de programme de la DDC est très importante pour nous. La phase actuelle court jusqu’à fin 2028. Toutefois, le Parlement peut décider de nouvelles réductions dans le cadre des débats budgétaires annuels. Pour la période qui suivra 2028, nous devons également envisager une nouvelle baisse de ces contributions, voire leur disparition complète. C’est pourquoi nous envisageons dès aujourd’hui divers scénarios afin de nous adapter à d’éventuelles coupes, notamment en diversifiant nos sources de financement et en priorisant certaines activités. Notre objectif reste le même : garantir durablement l’impact de notre travail.
Ces mesures d’économie s’accompagnent aussi d’une remise en question générale de la coopération au développement. Beaucoup se demandent si elle est réellement efficace. Qu’est-ce qui vous convainc personnellement de l’importance des partenariats à long terme ?
Lors de mes déplacements, j’ai pu visiter de nombreux projets et entreprises, et rencontrer des personnes extrêmement compétentes et engagées, qui font réellement avancer les choses sur le terrain. Les résultats de la coopération au développement ne se mesurent pas uniquement en chiffres, ils prennent souvent la forme de changements concrets et durables. Au Kenya, par exemple, nos organisations partenaires ont contribué l’an dernier à faire modifier une loi qui interdisait aux agricultrices et agriculteurs d’échanger leurs semences. Au premier abord, cette modification législative peut sembler anodine. Pourtant, dans la pratique, cette décision améliore les conditions de vie de milliers de personnes. Notre soutien constitue donc un investissement dans l’avenir : un investissement dans les personnes, dans les structures et dans le développement durable. C’est précisément pour cette raison qu’il serait dramatique qu’un pays aussi prospère que la Suisse réduise son engagement dans ce domaine.
Que se passerait-il si le travail de développement à long terme disparaissait ? Quelles seraient les conséquences pour les communautés concernées, mais aussi pour la Suisse et l’Europe ?
Les pays d’Afrique de l’Est disposent d’un potentiel considérable. Cette région attire naturellement les investisseurs internationaux, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux des populations locales. A long terme, la coopération au développement permet de rééquilibrer cette dynamique en renforçant les structures locales et en encourageant des modes de production respectueux des ressources naturelles. C’est aussi dans l’intérêt de la Suisse et de l’Europe : lorsque les populations disposent de perspectives d’avenir, les sociétés sont plus stables et les risques de crises ou de conflits diminuent.
Si vous pouviez adresser un message aux responsables politiques en Suisse, quel serait-il ? Pourquoi est-il important d’investir aujourd’hui dans les partenariats internationaux à long terme ?
Le monde traverse une période de profondes mutations. Pour un pays de taille modeste comme la Suisse, pouvoir s’appuyer sur des relations internationales stables et prospères est d’une importance capitale. C’est précisément maintenant, alors que d’autres acteurs réduisent leur engagement dans la coopération au développement, que nous devrions assumer nos responsabilités. N’oublions pas non plus que les pays du Nord protègent leurs marchés par des droits de douane et soutiennent largement leur agriculture par des subventions, alors que les pays du Sud ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre. Par notre travail, nous contribuons à réduire ces inégalités et à créer des conditions plus équitables. Pour un pays aussi prospère que la Suisse, il ne s’agit pas seulement d’intérêts, mais aussi de responsabilité.
Anders Gautschi, directeur de Biovision
Ingénieur agronome de formation, il dispose d’une longue expérience dans les domaines de l’agriculture, de la politique environnementale et de la gestion d’organisations à but non lucratif, notamment à l’Office fédéral de l’agriculture, à l’Office fédéral de l’environnement et, plus récemment, à la tête de l’Association Transports et Environnement (ATE).