Emmanuel contre les semenciers

Par

Lothar J. Lechner Bazzanella (texte) et Edwin Nyaika (photos)

Emmanuel Luwemba a un objectif : réintroduire des semences locales dans les champs ougandais. Mais ce marché est déjà aux mains d’autres acteurs.

À première vue, cet endroit ressemble presque à l’atelier improvisé d’un bricoleur : dans la cour d’une humble maison, quelques poules en liberté se faufilent entre des panneaux solaires poussiéreux et des caisses en bois. À côté se dresse une machine munie d’un immense tamis. Derrière elle, un simple poste de conditionnement complète l’installation, tandis que des tuyaux en plastique noir sont dispersés au sol. « Tout a commencé ici-même, il y a quelques années. C’est chez moi », précise Emmanuel Luwemba. Il nous conduit à la cave, où des sacs blancs pleins à craquer sont empilés jusqu’au plafond. Ils contiennent des semences de toutes formes et couleurs provenant des villages alentour. Nous nous trouvons à Sseganga, un petit village aux portes de Kampala, capitale de l’Ouganda, trépidante métropole de plusieurs millions d’habitant ·es. C’est ici que l’entrepreneur de 35 ans a fondé Eden Seeds, sa start-up, dont il porte fièrement le nom en lettres pourpres sur son t-shirt.

Chez Eden Seeds, Aisha Namagembe trie à la main des semences locales de haricots. Ce travail assure à la jeune femme de 27 ans un revenu régulier.

Avec Eden Seeds, Emmanuel Luwemba entend redynamiser le marché des semences de son pays. Aujourd’hui, les variétés standardisées, souvent hybrides, dominent largement le marché. Leurs graines ne peuvent généralement pas être ressemées. « Il faut racheter chaque année de nouvelles semences », explique le chef d’entreprise. Une situation qui rend les paysan·nes tributaires des semenciers, de leurs prix arbitraires et des chaînes d’approvisionnement qu’ils contrôlent.

Eden Seeds mise au contraire sur des semences utilisées dans la région depuis des générations : « Elles sont adaptées aux sols et climat locaux », indique Emmanuel Luwemba. Son objectif est de les réintroduire dans les champs et sur le marché ougandais.

Enraciné et connecté

Devant le poste de conditionnement, Aisha Namagembe, la belle-soeur d’Emmanuel Luwemba, trie des graines de haricots rouges. Avant, la jeune femme de 27 ans enchaînait les emplois occasionnels. Aujourd’hui, ses revenus lui permettent de subvenir à ses besoins et à ceux de son fils. En une journée ordinaire, elle trie jusqu’à 50 kg de haricots. « Le travail que je fais ici m’apporte stabilité et sécurité. C’est la première fois que je parviens à épargner », explique-t-elle. Emmanuel Luwemba a choisi de travailler avec des paysan·nes de Sseganga et de ses environs : avec des proches, des voisin·es et des ami·es qu’il a déjà convaincu·es. Pour lui, la confiance est essentielle. Elle repose sur des structures simples et des circuits courts : « Les semences triées par Aisha et stockées dans ces grands sacs ont été produites à seulement quelques minutes à pied d’ici », dit-il en souriant.

Un objectif à long terme pour plus d’indépendance

De nombreuses familles paysannes en Ouganda dépendent de semences qu’elles doivent racheter régulièrement. Avec Rootical, Biovision soutient des entreprises comme Eden Seeds, qui multiplient les semences locales et les réintroduisent dans les champs. De nouvelles sources de revenus voient ainsi le jour, tandis que les familles paysannes ont accès à des variétés issues de leur région. Pour plus d’indépendance et un système alimentaire local plus résilient.

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Sur le chemin qui mène aux champs en périphérie du village, l’entrepreneur est salué avec une certaine déférence. Il serre des mains, prend les gens dans ses bras, les écoute, et s’enquiert de leur récolte. « Lorsque de plus en plus de paysan·nes ont commencé à nous demander des semences locales, cela a été un déclic pour moi. C’est là que j’ai mesuré l’ampleur du problème causé par les semences hybrides. Et que je me suis dit qu’il fallait changer quelque chose. »

Mais en Ouganda, et à plus forte raison en zone rurale, transformer une idée en entreprise reste un parcours semé d’embûches. Emmanuel Luwemba en sait quelque chose : ancien conseiller agricole, il a vu de nombreux projets et des petites entreprises disparaître faute de financement. Ici, lorsqu’on veut lancer une activité, on doit souvent se débrouiller seul·e. Les mécanismes de soutien aux jeunes entreprises et les structures qui en faciliteraient le démarrage sont quasi inexistants. « Ça a été souvent frustrant », se souvient Emmanuel Luwemba. « Le plus dur a été d’établir nos semences locales sur un marché dominé depuis des  décennies par de grandes entreprises internationales et leurs variétés hybrides. Ces multinationales disposent évidemment de moyens marketing inégalables. »

Cela explique aussi les réticences de nombreux·ses paysan·nes à l’égard des semences locales. Dans les publicités des géants de l’agrobusiness, elles sont souvent dépeintes comme moins performantes ou dépassées. « Convaincre du contraire demande beaucoup de persévérance. Je n’y serais pas arrivé seul. »

Le tournant

Emmanuel Luwemba a été soutenu dans son projet par notre organisation partenaire Rootical. Cette start-up basée à Kampala aide les jeunes entreprises agroécologiques à développer un modèle commercial viable à partir d’une idée. Emmanuel Luwemba a décroché l’une des rares places du programme. Pendant près de deux ans, il a participé à des formations et à des ateliers portant aussi bien sur les bases de l’entrepreneuriat que sur le développement de son modèle d’affaires ou le marketing.

Eden Seeds collecte les semences locales, en contrôle la qualité, les conditionne et les distribue par l’intermédiaire de magasins agricoles et de réseaux de distribution locaux.

« Notre objectif est de créer des entreprises agroécologiques économiquement solides », déclare Hannes Van den Eeckhout, cofondateur de Rootical. L’expression « entreprises à un milliard » est courante ici. Elle se réfère aux entreprises qui atteignent un chiffre d’affaires d’un milliard de shillings ougandais, soit environ 200 000 francs. Avec Eden Seeds, Emmanuel Luwemba a déjà parcouru une partie du chemin : depuis sa fondation il y a trois ans, il a réalisé environ 25 000 francs de chiffre d’affaires, soit plus de 10 % du milliard visé. Ces chiffres montrent que la demande est bel et bien là et que les entreprises agroécologiques peuvent trouver leur place malgré une concurrence féroce, pour autant qu’elles disposent des moyens nécessaires.

Un pour tous

Dans un champ de maïs en marge du village de Sseganga, Katangole Didas désherbe péniblement ses plants qui poussent dans une terre d’un noir profond. Une longue machette à la main, des petites gouttes de sueur perlent sur son front. Le paysan de 64 ans vend depuis peu une grande partie de sa récolte à Eden Seeds et à Emmanuel Luwemba. « C’est un type de maïs typique de la région. On reconnaît cette variété à ses grains rose-rouge. Nous en avons déjà vendu plus de 18 tonnes », précise-t-il.

La collaboration avec Eden Seeds procure à Katangole Didas une source de revenu complémentaire. En retour, l’entreprise obtient auprès de lui des semences produites localement qu’elle peut ensuite revendre.

Eden Seeds collecte les graines, les conditionne et les vend aux différents magasins agricoles de la région. Pour des familles comme celle de Katangole Didas, cette activité constitue une source de revenu complémentaire bienvenue. Pour beaucoup, c’est la première fois que des semences locales ne sont pas seulement cultivées, mais aussi commercialisées localement. « Si des gens comme Katangole ou Aisha parviennent à gagner leur vie, c’est que nous sommes sur la bonne voie », dit Emmanuel Luwemba. Mais à mesure que l’entreprise grandit, de nouveaux défis apparaissent : « Le plus difficile aujourd’hui est de poursuivre notre développement avec des ressources limitées », explique-til. La demande en semences augmente, mais le stockage, la transformation ou les certifications officielles exigent des capitaux, du savoir-faire et des processus stables.

Le temps passé avec Rootical l’a aidé à appréhender ces défis et y répondre. Une idée a donné naissance à une entreprise, une intuition à un business plan. « Avant, je savais ce que je voulais ; aujourd’hui, je sais aussi comment concrétiser mes projets. » Son objectif est désormais de mettre en place, au cours des prochaines années, un système de semences locales solide en Ouganda. « Accordez-moi encore un peu de temps et je suis convaincu que nous y parviendrons ensemble », dit-il avec assurance, un large sourire aux lèvres. C’est ici que tout se jouera : dans les champs qui entourent Sseganga, dans les champs de paysan·nes comme Katangole Didas. Saison après saison, graine après graine.

Dans cette vidéo, Hannes Van den Eeckhout explique ce que Rootical a en commun avec des marques suisses telles que Rolex ou Victorinox.

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