Une culture qui se réinvente

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Reportage de Patricio Frei (texte) et Edwin Nyaika (photos)

Il y a peu de temps encore, la culture et la spiritualité des Bagungu étaient en péril. Ce peuple de lʼOuganda a alors commencé à revitaliser ses traditions, avec le soutien de Biovision. Trois cartes ont joué un rôle particulier à cet égard.

« Jadis, les humains vivaient avec les animaux sans que ceux-ci ne leur fassent de mal », précise John Gafabusa, pointant la carte devant lui. « On peut voir ici comment était la vie autrefois. » Au centre, le Mwitanzige, nom que les Bagungu donnent dans leur langue au lac Albert. Tout autour s’étend un écosystème intact : terres verdoyantes, forêts, rivières. C’est le paysage du district de Buliisa, sur la rive orientale du lac, où les Bagungu vivent depuis des générations. Les sites naturels sacrés, reconnus et protégés par toute la communauté, y sont également indiqués. Ils se trouvent dans les forêts, les zones humides et les lagunes. À l’époque,  personne n’aurait eu l’idée de pêcher dans les lagunes : les gens savaient que celles-ci servaient de frayère aux poissons. Les lois de la communauté n’étaient pas écrites ; elles étaient transmises par les anciens, et les gardiens des lieux sacrés se chargeaient de les faire respecter. Ceux-ci étaient à la fois garants de l’ordre et guides spirituels. John Gafabusa est l’un d’entre eux.

Les faiseurs de pluie

« Au moment où nous nous parlons, ils sont présents et nous écoutent », dit-il en parlant des ancêtres. Lors de rituels, les gardiens entrent en contact avec eux pour protéger la communauté de la famine, d’une épidémie ou d’un malheur. On dit qu’ils peuvent aussi faire venir la pluie en cas de sécheresse prolongée. Ils parlent également de « Nyamuhanga », le Créateur, qui vit parmi eux. Celui-ci se manifeste sous forme d’esprit à travers les arbres, les animaux ou même les insectes. C’est pourquoi, explique John Gafabusa, le respect et l’attention envers les plantes, les animaux et les eaux vont de soi pour les Bagungu.

Malheureusement, ce Buliisa verdoyant n’existe plus. John Gafabusa déploie une deuxième carte pour montrer ce qui s’est passé : des routes ont été construites, des habitations sont sorties de terre, les forêts ont disparu. Le paysage est désormais ponctué d’usines, de derricks et de pipelines. La terre est devenue grise, des cours d’eau se sont asséchés et de nombreux animaux se font désormais plus rares. Les sites sacrés existent encore, mais sans les forêts protectrices qui les entouraient. Beaucoup de jeunes membres de la communauté sont partis chercher du travail à Kampala, la capitale. L’intérêt pour les traditions ancestrales a tendance à s’amenuiser. Pour John Gafabusa, cette carte est celle de la désolation. Elle montre la situation actuelle.

Nouveau départ

Les cartes ont été dessinées par John Gafabusa et d’autres gardiens des sites naturels de Buliisa. Ce processus a été initié par AFRICE, une organisation partenaire de Biovision, qui a aidé les gardiens à se rassembler à nouveau. Ces derniers ont contacté d’autres gardiens pour échanger sur leur rôle et les lois non écrites. Ils ont repris confiance en eux et le nombre de participants à ces rencontres a augmenté.

Mais les hommes ne sont pas les seuls à jouer un rôle décisif. Les femmes, qui préservent les semences traditionnelles, sont tout aussi importantes. Violate Bitamale est l’une d’entre elles. Elle se souvient : « Lorsque la famine s’est déclarée, nous avons commencé par créer un groupe de femmes. Ensuite, nous avons demandé à nos mères et grands-mères : comment faisiez-vous, avant notre naissance, pour avoir suffisamment à manger dans de telles situations ? »

Violate Bitamale détient désormais un précieux savoir. À 69 ans, elle le transmet à sa petite-fille de 22 ans, Renitah Kwayenda. Toutes deux sont assises à l’ombre d’un margousier dans le village de Kakindo. Devant elles se trouve une petite banque de semences répartie dans trois paniers. Violate Bitamale est la gardienne des semences, une figure centrale dans la communauté.

Des connaissances vitales pour l’avenir

Dans ses paniers, elle conserve des graines de maïs, de courge, de haricot, de gombo, de noix et de sésame. Ces semences sont utilisées pour les rituels, beaucoup ont également des vertus médicinales et elles sont essentielles pour la sécurité alimentaire. « Le gouvernement cherche à promouvoir une variété de manioc qui peut être récoltée au bout de six mois, explique Violate Bitamale. Mais si on laisse le manioc plus longtemps dans le sol, il pourrit. Notre variété traditionnelle, elle, peut rester jusqu’à quatre ans en terre sans s’abîmer. » En cas de sécheresse prolongée, cela peut faire la différence pour éviter la famine.

Grâce à Biovision et à ses organisations partenaires, Violate Bitamale a également appris à cultiver son jardin de manière durable. « Je n’utilise plus de pesticides ni d’engrais chimiques. Aujourd’hui, le fumier de mes chèvres et poules me sert d’engrais, et je lutte contre les parasites avec un mélange de feuilles de margousier et de poivre rouge. »

Transmettre les variétés et les savoirs anciens : Violate Bitamale conserve des semences de maïs, de haricot, de courge et de sésame.

La carte de l’avenir

La troisième carte que les gardiens ont dessinée est celle de l’avenir. Ils savent qu’ils ne peuvent pas remonter le temps : les routes, les habitations et les derricks sont bel et bien là. Mais ils peuvent récupérer des éléments de la première carte. Les champs pourraient reverdir grâce aux semences traditionnelles. À condition de respecter les droits coutumiers, les forêts pourraient repousser, les animaux, revenir et les stocks de poissons, se reconstituer. Peut-être même que les rivières asséchées recommenceraient à couler. La troisième carte montre que, pour les Bagungu, une coexistence est possible.

Les cartes n’ont pas seulement renforcé les consciences au sein de la communauté et, par conséquent, l’approvisionnement durable en denrées alimentaires : elles ont aussi jeté les bases d’un dialogue avec l’administration du district. Ensemble, ils ont élaboré une résolution, adoptée par le conseil du district, qui reconnaît les gardiens de Buliisa et leurs droits coutumiers pour la gestion des sites naturels sacrés. Il existe même déjà un projet de loi. Sa ratification par le gouvernement central de Kampala se fait toutefois attendre depuis des mois. Quand elle sera effective, les Bagungu auront enfin la certitude que leurs sites sacrés et le rôle de leurs gardiens seront protégés. Tradition et modernité Le projet de Biovision renforce le pouvoir de décision des Bagungu quant à leur avenir, mais plusieurs défis persistent. Par exemple, beaucoup de jeunes ont quitté la région. Ce n’est pas le cas de Rogers, le fils de John Gafabusa. Âgé de 32 ans, il a trouvé un emploi dans une compagnie pétrolière à Buliisa. En parallèle, il apprend de son père le rôle de gardien de sites naturels sacrés. Il cultive un lopin de terre dans la tradition locale, durable. « Préserver notre culture et nos modes de vie traditionnels est une bonne chose », dit-il. Pour lui, cela signifie trouver un équilibre entre tradition et modernité. Cet équilibre est fragile. Pour le consolider, les Bagungu devront continuer à prendre soin de leurs savoirs traditionnels, de leurs semences et de leurs sites sacrés. Pour préserver l’avenir des jeunes générations.

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