Il est temps de changer !

Au moment où le Parlement fédéral noyait la stratégie pour une agriculture suisse plus durable, un autre parlement, le Parlement de l'alimentation, se réunissait en ligne, pour faire germer l'avenir de notre système agro-alimentaire. Isabel Sommer, cheffe de projet de ce parlement, et Daniel Langmeier, conseiller politique chez Biovision, nous indiquent la prochaine étape de ce combat politique. 

 

Entretien avec Isabel Sommer, cheffe de projet du Parlement de l'alimentation et Daniel Langmeier, conseiller politique chez Biovision

Interview: Florian Blumer, Biovision

Isabel Sommer, le Parlement de l’Alimentation s'est réuni en ligne en mars. Ta conclusion? 

IS: Une grande satisfaction. J'ai eu l'impression que l'échange a très bien fonctionné malgré les circonstances. Bien sûr, nous aurions préféré un événement présentiel, mais les échanges ont été très riches et variés. On a beaucoup travaillé en groupes de deux et quatre, y compris une « promenade-dialogue » où deux participant·e·s étaient physiquement dehors et communiquaient avec leurs portables. 

C’était juste un plan de secours ou est-ce que le dialogue en ligne a eu un aspect positif ?  

IS: Oui, l’avantage c’est que des contributions théoriques ont pu être amenées via webinaires avant l'événement principal (voir encadré). Ainsi, nous avons eu plus de temps à la fois pour ces contributions et ensuite pour le débat lui-même. Et nous avons ouvert ces webinaires à d'autres parties intéressées - il y a eu jusqu'à 150 inscriptions par séminaire. Le cercle s’est encore diversifié et des discussions ont eu lieu qui autrement n'auraient pas existé. 

Daniel Langmeier, tu représentes Biovision au Parlement de l’Alimentation et tu as aussi animé une session. Comment as-tu vécu la rencontre? 

DL: Ce dimanche a été très agréable pour moi aussi. J'ai pu diriger le groupe axé sur l’alimentation saine et durable. L'éventail des différentes personnes participantes était vaste: une médecin, une femme qui distribue des aliments régionaux sains, une ex-employée de bureau qui travaille maintenant comme aide à la récolte… Grâce aux webinaires, ces personnes sont entrées dans le sujet pendant six mois - elles se sont activement confrontées à différents points de vue, et ont élaboré leur propre position, ce qui a bien enrichi la discussion. 

À quelle conclusion a abouti le parlement? 

IS: Que nous ne pouvons plus attendre et qu'une transformation du système alimentaire est urgente. Bien sûr, les idées sur la façon d'y arriver sont variées – par exemple une réduction des primes maladie si on s’abonne à une livraison de légumes, des menus sains et durables à l’hôpital, ou un revenu de base pour les travailleuses de l'agriculture. Mais c'était ça l'idée: le Parlement de l'Alimentation doit offrir un espace d'échange et de discussion. 

Et que retirez-vous de cette journée? 

IS: Nous avons réalisé que de nombreux parlementaires de l'alimentation sont déjà engagés d'une manière ou d'une autre dans la transition vers un système durable, dans la vie privée et professionnelle. Une grande force était là. Nous espérons maintenant la mettre en réseau. 

DL: La grande tâche que nous nous sommes fixée à Biovision, c’est de donner l'impulsion – avec des gens partageant les mêmes idées – pour une transformation du système alimentaire. C'est-à-dire la production d’une nourriture saine et durable, accessible à toutes et tous. Les personnes qui travaillent dans le système alimentaire doivent être bien rémunérées et le bien-être animal est également une priorité. Au Parlement de l'Alimentation, nous avons vu combien de gens sont déjà en train de mener avec succès des projets dans ce sens: coopératives maraîchères, solutions au gaspillage alimentaire, Slow Food, etc. Il s’agit maintenant de créer un cadre approprié pour sortir ces projets de leur petite niche : notamment accroître les recherches sur les approches agroécologiques transformatrices - c'est-à-dire amener l'ensemble du système sur une voie plus durable. Il faut aussi établir le coût réel des produits, de sorte qu’une production vraiment sociale et durable soit encouragée et non punie comme auparavant. 

Presque au même moment, à la mi-mars, la proposition du Conseil fédéral pour une politique agricole à partir de 2022, la PA22+, a été suspendue par les Chambres fédérales. Qu'est-ce que cela signifie pour le travail de Biovision et du Parlement de l’Alimentation? 

DL: C'est à double tranchant. D'une part, cette décision est très décevante, choquante même. La PA22+ a été élaborée après un processus de consultation de cinq ans qui a impliqué des centaines d'organisations. Biovision y a également pris part dans le cadre de l'Alliance Agraire. La réforme aurait permis des avancées sur le plan écologique, mais aussi pour le social et le bien-être animal – bref pour beaucoup de nos thèmes clés. Mais, avec l'aide de lobbyistes, un puissant groupe qui ne veut aucun changement dans l'agriculture s'est imposé au parlement. Ils ont simplement coulé le fruit de plusieurs années de travail sans offrir aucune autre perspective d’avenir. C'est la partie frustrante. 

Et le positif? 

DL: Chez Biovision, les choses sont devenues claires : il y a des limites qui empêchent le système actuel de mener la transformation du système alimentaire. Du coup, je vois la situation actuelle comme une opportunité pour prendre une nouvelle voie. Le Parlement de l'Alimentation montre à quoi elle pourrait ressembler: on ne parle plus de politique agricole isolée, mais on ouvre le champ d’une politique alimentaire qui relie la politique agricole avec la politique de la santé, la politique de consommation et bien d'autres aspects. 

Isabel, comment as-tu pris l’échec de la PA22+? 

IS: Même si cela se profilait déjà depuis quelques mois, j’ai été frustrée. Et je crois que le grand public a éprouvé la même chose. L'Union suisse des paysans est perçue comme une organisation puissante qui empêche une agriculture plus durable – et cette stratégie n'est plus acceptée par une majorité de la population. Je pense qu'il y a eu un changement ces dernières années: aujourd'hui, beaucoup de gens sont d’accord que les choses ne peuvent pas continuer ainsi. 

Où peux-tu identifier ce changement? 

IS: Je pense que les manifestations de jeunes ont renforcé les enjeux du climat et de la biodiversité dans l’opinion publique. On n’est plus du tout convaincu que ce que les magasins nous proposent est forcément bon.

Néanmoins, ces produits sont toujours disponibles en magasin et achetés. 

IS: C’est vrai, il n'est pas toujours facile de prendre les bonnes décisions. Il est trop simple de mettre la responsabilité sur les consommateur·trices individuel·le·s. Beaucoup sont perplexes ou n'ont tout bêtement pas envie de réfléchir à une consommation durable à chaque achat. Par conséquent, quelque chose doit bouger dans le système, l'environnement, le contexte autour de notre alimentation doit changer: l’offre dans la restauration collective, la publicité, la disposition des produits dans le supermarché. Actuellement, ces influences qui affectent notre comportement et notre accès à la nourriture ne sont pas axées sur la durabilité. 

Qu'est-ce qui doit changer au juste? 

DL: La consommation joue un rôle clé, la consommation durable est un levier de transformation. D’où notre programme CLEVER consommer durable, lancé depuis de nombreuses années. Mais Biovision l’a affirmé dès le départ : il ne suffit pas juste de cibler la consommation. C'est une pièce du puzzle dans un grand système. Isabel s'est adressée aux jeunes de la Grève du Climat: un de leurs slogans, c’était « changer de système », la transition. Et cette transition est nécessaire maintenant. Ils parlent de changer le système, nous parlons de transformation. Mais ça ne se fait pas automatiquement. Des nouveaux mouvements comme Agriculture du Futur, à l'origine du Parlement de l'Alimentation, sont nécessaires. Beaucoup de gens bénéficient du système actuel, il faut donc des pressions pour provoquer des changements. Biovision ne peut pas le faire seule. Nous créons donc des partenariats - par exemple avec Agriculture du Futur. 

IS: La PA22+ aurait apporté des impulsions importantes, mais elles n'auraient pas suffi. On a maintenant l’opportunité de combler le vide qui s'est creusé. On a depuis longtemps assez d'idées, de rapports et d’études qui décrivent les prochaines étapes. C’est le moment de passer aux actes. 

Daniel, est-ce que le Parlement de l'Alimentation peut combler le vide créé par le rejet de la PA22+? 

Je l’ai dit : beaucoup de choses se passent déjà dans des niches. Le Parlement de l'Alimentation est lui-même dans une niche - mais avec un fort impact extérieur, que nous espérons renforcer dans les temps qui viennent. Les gens qui s'y sont rencontrés incarnent le système alimentaire de l’avenir: la plupart ont moins de 40 ans, beaucoup entre 20 et 30 ans. 

Une transformation du système alimentaire est nécessaire, notamment pour atteindre les objectifs de développement durable (ODD) d'ici 2030.
(Image : Agriculture du Futur)

Que faut-il pour que les idées du Parlement de l'Alimentation trouvent leur place dans la politique nationale? 

IS: C'était un message central de la réunion : ce n'est qu'un début. Maintenant, nous devons quitter notre bulle et entrer en dialogue avec des gens qui n’ont pas encore ce sujet en tête. Soit dans le cadre d'une conversation bilatérale – les parlementaires de l'alimentation agissant comme des ambassadeurs et ambassadrices de la transition du système alimentaire. Soit dans le cadre de projets spécifiques. Nous avons créé une plateforme accompagnée d'expert·e·s. Elle regroupe les projets existants et permet aux parlementaires de l'alimentation d’échanger et de réseauter. 

La commission du Conseil des Etats a justifié son rejet de la PA22+, entre autres, par la nécessité d'une politique alimentaire intégrative... 

IS: Même si c'était peut-être un argument bidon pour bloquer les améliorations écologiques, tant mieux : le sujet est maintenant sur la table. Ça nous donne la chance de participer à son élaboration. 

DL: Le terme de politique de l'alimentation a reçu un coup de pouce. Depuis des années l’approche de Biovision consiste à analyer et changer le système agro-alimentaire dans son ensemble, ce qui nécessite une politique globale de l'alimentation. La situation actuelle est une opportunité à ne pas manquer. Nous devons expliquer au public ce que nous entendons par là : une approche holistique. Et nous devons empêcher la domination d’une interprétation réductrice : la politique de l'alimentation ne se réduit pas à la responsabilité de la consommation. Sinon, nous serions de retour à la case départ ou même encore en recul.

Ce qui reste maintenant dans le processus politique, ce sont les initiatives sur les pesticides soumises au peuple en juin. Que peuvent-elles apporter? 

DL: Pour le moment, ces initiatives sont la seule voie à suivre. Toutes les autres ont été malheureusement bloquées ces derniers mois. Sur certains points, elles vont plus loin que la PA22+, alors que d'autres manquent, comme la sécurité financière des agricultrices. L’application des initiatives ne serait certes pas facile. Mais il a été démontré depuis longtemps que l'agriculture est possible sans pesticides : des méthodes alternatives, qui donnent aussi des résultats viables économiquement, existent. En outre, ces propositions octroient du temps à leur mise en œuvre et beaucoup plus d'argent serait affecté à la recherche - ce que Biovision préconise depuis longtemps. 

Quel sentiment est le plus fort : la frustration du rejet des députés fédéraux ou les débuts prometteurs du Parlement de l’Alimentation? 

DL: Je me sens de nouveau très confiant après la réunion du Parlement de l’Alimentation. Comme l'a dit Isabel, il y a de nombreux signes de changement, on le voit avec les initiatives sur les pesticides et des publications scientifiques. Tout concorde dans le même sens. Le temps du changement est venu. Peut-être assistons-nous simplement à la dernière insurrection de gens qui incarnent une époque révolue. Car la science et la société civile sont largement en avance sur la politique. Il faut maintenant montrer que nous sommes majoritaires, que les nombreux petits projets forment déjà un grand tout. Et ça, le grand public n’en est pas encore conscient. 

IS: J'ai pour ma part des sentiments mélangés. Je reste en colère quand je vois comment les intérêts particuliers s’imposent sur une question aussi cruciale. Mais le Parlement de l’Alimentation génère aussi beaucoup d’optimisme, tout comme les initiatives populaires sur lesquelles nous voterons en juin. Et ma colère débouche aussi sur une énergie qui peut provoquer un réel changement.