« Nous ne pouvons transformer le système alimentaire suisse que si tout le monde s'y met »

L’agriculture et l’alimentation sont responsables de 40 % des émissions à l’origine du changement climatique. Dans le cadre du Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires qui a eu lieu en septembre dernier, la communauté internationale s’est penchée sur la question de la sécurité et de la souveraineté alimentaires. Qu’est-ce qui est entrepris en Suisse pour s’acheminer vers une alimentation plus juste, plus résiliente et plus durable ? Comment s’y prendre pour rendre notre système alimentaire durable ?

 

 

  • Champs d'action possibles pour un système alimentaire durable en Suisse
    Carole Küng et Daniel Langmeier
  • Champs d'action possibles pour un système alimentaire durable en Suisse
    La politique suisse doit aborder tous les domaines du système alimentaire - santé, commerce, environnement et agriculture - ensemble, selon Daniel Langmeier (Photo : zvg Climatestrike)

Interview: Margarete Sotier, Biovision

 

Le Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires a attiré l’attention de la communauté internationale sur la nécessité de transformer le système alimentaire mondial. La Suisse y a-t-elle été réceptive ?

Daniel Langmeier (DL) : En Suisse, le Sommet a surtout fait parler de lui dans les milieux qui travaillent déjà sur le sujet : la politique, la science et les organisations non gouvernementales. Je doute fort que la majorité de la population ait suivi l’actualité du Sommet. Néanmoins, on sent que la thématique a reçu cette fois un écho différent, si on pense par exemple à des votations populaires passées ou à venir telles que les deux initiatives sur les pesticides ou l’initiative sur l’élevage intensif.

Carole Küng (CK) : Je pense aussi que le sujet n’a pas été suffisamment abordé au sein de la population suisse. Il existe effectivement une discussion sociétale sur ce thème, mais elle n’est pas imputable au Sommet de l’ONU sur les systèmes alimentaires. C’est pour cette raison que le SDSN a déployé autant d’efforts pour que les Dialogues nationaux (voir encadré) autour du Sommet ne soient pas seulement compris, mais également poursuivis. Nous voulons qu’ils aient des effets concrets, car en dépit des critiques, le Sommet a suscité un changement des mentalités à l’échelle internationale, y compris sur des points importants.

Carole, tu l’as mentionné : le Sommet sur les systèmes alimentaires a essuyé de nombreuses critiques. Quelles erreurs sont à éviter en Suisse ?

DL : Je pense que la transformation de notre système alimentaire doit être soutenue par une plus large frange de la population. Pour cela, il faut associer davantage le grand public aux discussions. Cette implication doit aller au-delà des initiatives populaires, où l’on se contente de répondre par « oui » ou par « non ». Les Dialogues auxquels Carole a fait allusion ne sont pas connus du grand public. Dans le cadre d’un projet commun avec le SDSN et Agriculture du Futur, nous prévoyons de sensibiliser la population à ce sujet en instaurant un Parlement citoyen de l’alimentation.

CK : Les critiques formulées en Suisse comme à l’international portaient sur le fait que le Sommet de l’ONU n’a pas adopté une approche axée sur les droits humains. Nous devons en tenir compte. Cela signifie aussi que les différents acteurs et actrices qui peuvent mener à bien des changements sur le terrain doivent acquérir une meilleure compréhension du langage et des objectifs de chacun·e. Pour cela, tous les groupes d’intérêt doivent être associés et être particulièrement attentifs aux conflits d’objectifs. Le groupe d’expert·es sur l’alimentation de demain en Suisse créé par le SDSN se penche lui aussi sur ces conflits d’objectifs.

Quels sont selon vous les principaux leviers à actionner pour se rapprocher d’un système alimentaire durable en Suisse ? Pouvez-vous en désigner deux ?

DL : Une première étape importante serait de parler de système alimentaire et non plus isolément d’agriculture. La politique doit elle aussi s’emparer du sujet et traiter de manière coordonnée tous les champs d’action qui relèvent du système alimentaire (santé, commerce, environnement et politique agricole classique). À défaut, nous resterons dans une logique de confrontation entre agriculteur·trices et consommateur·trices. Les solutions de demain doivent bénéficier aux deux parties, pour une alimentation saine et durable produite dans des conditions justes. Les pouvoirs publics constituent un autre levier important, par exemple pour introduire de plus en plus de produits durables dans les cantines, les hôpitaux, etc.

CK : Pour atteindre les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU, nous devons mieux exploiter les synergies existantes. Pour cela, la politique et l’administration doivent sortir de la pensée en silo et développer des solutions intégrées. Notre alimentation actuelle a par exemple un coût sanitaire très élevé. La bonne nouvelle est qu’une alimentation durable est également meilleure pour la santé, car elle intègre plus d’ingrédients végétaux. Il doit y avoir une volonté politique de favoriser ce mode d’alimentation et de réduire les coûts sanitaires et écologiques de nos habitudes alimentaires. Nous ne devons pas non plus perdre de vue l’empreinte écologique de notre alimentation. Il est urgent de réduire les déchets alimentaires tout au long de la chaîne de production, du champ à l’assiette, et de promouvoir des chaînes de création de valeur et un commerce plus durables. Toutes les parties prenantes seront gagnantes.

Daniel, Biovision a créé avec d’autres organisations et initiatives le réseau Agroecology Works!, qui s’engage pour un système alimentaire durable en Suisse. Pourquoi ? Quels sont vos objectifs ?

DL : Comme l’indique le nom du réseau, nous voulons montrer que l’agroécologie fonctionne. Cela fait plus de 20 ans que Biovision s’emploie à le démontrer. Aujourd’hui, nous voulons convaincre les milieux politiques et le grand public suisses que l’agroécologie doit être l’un des piliers de la transformation de notre système alimentaire. Ce réseau regroupe des personnes et des organisations issues de la recherche, du terrain et de la société civile qui partagent ce point de vue.

Agroecology Works! a organisé les « Journées de l’agroécologie » du 1er au 6 novembre 2021 pour informer sur l’agroécologie. Pourquoi misez-vous sur l’information ?

DL : On parle beaucoup actuellement de passer d’une politique strictement agricole à une politique alimentaire globale. L’agroécologie doit jouer un rôle central dans cette transition et nous voulons expliquer pourquoi. Les rencontres des Journées de l’agroécologie visent à créer une compréhension commune de l’agroécologie, à expliquer le rôle que l’agroécologie est amenée à jouer dans la future politique alimentaire et à inciter davantage de personnes et d’organisation à s’engager dans ce sens.

Le réseau a lancé une pétition pour une meilleure reconnaissance des principes de l’agroécologie en Suisse. Pourquoi ?

DL : La politique agricole a été mise en pause début 2021 pour les années à venir. Le Conseil fédéral doit la réviser et, comme l’exige le Parlement, réfléchir à son évolution future. L’agroécologie doit jouer un rôle prépondérant dans ce contexte. Par cette pétition nous voulons peser sur ce débat. Nous espérons que cette dernière sera soutenue par un grand nombre de personnes.

Carole, le SDSN œuvre lui aussi à la transformation du système alimentaire vers plus de durabilité. Quels sont vos axes d’action ?

CK : Nous devons combler le fossé entre ce qui est scientifiquement nécessaire pour aller vers une alimentation durable et ce qui est pratiqué actuellement. Le Réseau de solutions pour le développement durable (SDSN) Suisse a réuni pour la première fois plus de 30 scientifiques de premier plan au sein d’un groupe d’expert·es pour réfléchir à des solutions qui permettraient de combler ce fossé en Suisse. Cet organe examine toute la chaîne de création de valeur, de la production à une consommation saine qui respecte les limites planétaires. Ce travail servira de base à un dialogue que nous voulons mener avec la politique et l’ensemble des groupes d’intérêts et acteur·trices tout au long de la chaîne de création de valeur pour aller vers un changement qui soit soutenu par la collectivité.

Vous allez certainement poursuivre avec le SDSN les Dialogues nationaux qui ont eu lieu en amont du Sommet sur les systèmes alimentaires. Quels objectifs concrets poursuivez-vous ?

CK : La Suisse n’a pas reçu de mandat pour la transformation pourtant urgente de son système alimentaire. Comme nous dépendons à 50 % des exportations, l’empreinte écologique de notre alimentation a une portée mondiale. Nous travaillons à ce que la Suisse et l’ensemble des parties prenantes assument leur rôle de premier plan et leurs responsabilités pour l’avenir.

Quels sont pour vous les thèmes prioritaires ?

CK : La priorité est de démontrer l’urgence scientifique et la nécessité de trouver de nouvelles voies pour l’alimentation de demain et, sur cette base, de développer des solutions avec les politiques et les décideur·euses. Pour le SDSN Switzerland, il est primordial que la Suisse saisisse les opportunités qu’offre la transition alimentaire pour atteindre simultanément toute une série d’objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU. La Suisse peut apporter une contribution essentielle aux ODD, en particulier aux objectifs « faim zéro », « bonne santé et bien-être », « mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques » et à de nombreux sous-objectifs, ainsi qu’à un allègement de l’empreinte écologique. Mais il faudra s’atteler à la résolution des conflits d’objectifs, par exemple entre « faim zéro » et une alimentation plus écologique, donc moins productive à court terme. Pour y parvenir, le processus de transformation devra toutefois être socialement acceptable, tant pour les producteur·trices que pour les consommateur·trices.

Vous poursuivez les mêmes buts que le réseau Agroecology Works!, mais les solutions que vous proposez diffèrent. Pourquoi ?

CK : Le SDSN travaille dans un esprit transpartisan à l’élaboration de solutions consensuelles en collaboration avec l’économie, la société civile et la science. Je vois à quel point il est important d’informer la population et de créer une base de compréhension commune, par exemple sur la notion d’agroécologie. Mais pour apprendre aux enfants à lire et à écrire, il ne suffit pas de leur dire : « Allez, maintenant vous devez apprendre parce que c’est important ! » Il faut accueillir chaque enfant là où il en est et l’accompagner tout au long du processus d’apprentissage. Le développement durable est aussi un processus d’apprentissage collectif et nous ne pouvons transformer le système alimentaire suisse que si tout le monde participe au processus.

Remarque de la rédaction : l’interview a été réalisée par écrit.