«L’approche agroécologique est incontournable.»

Alexander Wostry dirige l'organisation «Sustainable Agriculture Tanzania» (SAT) avec son épouse Janet Maro. Depuis sa création il y a 10 ans, SAT a pu enthousiasmer des milliers d’agriculteurs-trices pour l’agriculture agroécologique. En septembre 2020, l’entreprise sociale SAT Holistic Group a été fondée aux côtés de l’ONG afin de créer un marché pour les productrices agroécologiques. Dans un entretien, Mr Wostry révèle la recette de ce succès.

 

 

Alexander Wostry dirige l'organisation «Sustainable Agriculture Tanzania» (SAT) avec son épouse Janet Maro. Depuis sa création il y a 10 ans, SAT a pu enthousiasmer des milliers d’agriculteurs-trices pour l’agriculture agroécologique.

Entretien: Nina Botzen et Margarete Sotier, rédactrices Biovision

Alexander Wostry, selon vos propres mots, SAT est « farmer-owned ». Qu’entendez-vous par là?

« Farmer-owned » signifie que nous souhaitons impliquer les agriculteurs-trices dans tous les maillons de la chaîne de valeur : dans la production, mais aussi dans la commercialisation et la vente. Cela présente deux avantages majeurs : d’une part, cela fait des productrices des partenaires plus fiables, car elles ne sont pas tentées de vendre leurs produits ailleurs. D’autre part, elles ont le sentiment de faire partie d'un tout et assument davantage de responsabilité à l’égard de la qualité de leurs produits. Notre travail est axé sur l’impact, ce qui signifie que nous ne sommes pas focalisés sur le profit, mais que nous voulons également apporter une valeur ajoutée à la communauté et avoir un effet positif sur le plan environnemental.

SAT s’appuie sur le concept de l’agroécologie. Les connaissances jouent ici un rôle essentiel. Comment SAT gère-t-il cet aspect?

En agroécologie, les connaissances sont ancrées culturellement et les structures de petits exploitant-e-s sont soutenues. Notre approche consiste à établir des liens entre les agricultrices, les apprenti-e-s, les chercheurs-euses et le gouvernement afin de préserver et de diffuser les connaissances ancrées localement.  La communauté, avec ses expériences, est notre réseau de base. Elle est le plus grand diffuseur de connaissances concernant l’agriculture agroécologique.

La transformation des systèmes alimentaires est au cœur de l’engagement de Biovision. Dans quelle mesure SAT peut-il contribuer à ce changement?

L’approche agroécologique est incontournable. Nous devons le reconnaître. Si l'on observe les structures des petits exploitant-e-s en Tanzanie, on constate que de nombreuses méthodes agroécologiques sont déjà utilisées. Il s’agit maintenant de les identifier, de les améliorer, de les consolider scientifiquement et de les diffuser. Nos réseaux assurent le flux d’informations et l’échange de connaissances. Pour cette raison, nous entretenons également une relation étroite avec nos agriculteurs-trices. Désormais, nous travaillons déjà étroitement avec plus de 10 000 exploitant-e-s et nous leur rendons visite régulièrement. Grâce au centre de formation cofinancé par Biovision et le «Farmer Communication Program», nous pouvons rendre les informations accessibles à un grand groupe de personnes de manière ciblée.

Votre approche peut-elle également être transférée à d’autres pays et régions?

Je pense que notre approche peut être appliquée à l’échelle mondiale. Nous voyons ce dont les gens ont réellement besoin dans les champs, mais nous avons également une influence au niveau politique, car nous travaillons avec le ministère tanzanien de l’agriculture et avons des échanges intenses avec lui par le biais de consultations et d’ateliers. Par exemple, il y a deux ans, nous avons réussi à modifier le programme de formation agricole afin qu’il comprenne désormais un module sur les méthodes de culture biologiques. Je suis convaincu que notre exemple fera école et se généralisera.

Les fondateurs, Alexander Wostry et Janet Maro, entretiennent des échanges intensifs avec les producteurs/trices. Comme ici lors d'une visite au groupe d'agriculteurs/trices de Mandeleo à Towelo. (Photo : Peter Lüthi)

Quelles sont les aspects décisifs?

La communication, l’innovation et la passion sont essentielles. L’enthousiasme naît de la communauté, c’est là que l’échange a lieu et que la curiosité s’éveille. Nous attachons une grande importance à une communication intensive. Par exemple, les groupes d’agriculteurs-trices disposent d’au moins un smartphone grâce auquel des informations leur sont fournies quotidiennement. Ou bien nous leur rendons visite sur le terrain ou les invitons dans nos jardins de formation. Nous souhaitons construire un système où les agriculteurs-trices peuvent s’instruire eux-mêmes et transmettre leurs connaissances. Réussir à faire sentir aux gens qu’ils sont des acteurs-trices est une étape importante.

Il s’agit de rendre les gens capables d’agir?

Tout à fait. La composante sociale de l’agroécologie est très importante. Nous souhaitons montrer aux gens leur importance au sein du système et créer un réseau où le flux d’informations peut s’épanouir, par exemple via la transmission des méthodes de culture écologiques. Avoir une communauté forte où l’on relève les défis et où l'on célèbre aussi les succès ensemble – voilà ce qui définit le mieux l’agroécologie pour moi. Chez SAT, nous nous considérons comme des prestataires de services et voyons les agricultrices comme des amplificatrices : elles peuvent transmettre leurs connaissances, susciter la curiosité des autres et les inciter à adopter le même modèle économique.

Les agriculteurs craignent souvent de devoir assumer des pertes considérables de rendement et de profit à la suite de la conversion à l’agriculture biologique. Comment parvenez-vous à les convaincre des méthodes agroécologiques?

Les quelque 25 agriculteurs-trices qui ont accepté de travailler avec nous il y a dix ans étaient à l’époque des pionniers. Lorsque le thème de l’agriculture biologique est abordé dans les médias, ces agriculteurs-trices sont souvent cités en exemple et bénéficient donc d’une forte présence médiatique. Ils ont remarqué que depuis lors, le sol et le rendement de leurs champs se sont améliorés, ce qui suscite naturellement l’intérêt d’autres agriculteurs. Au début, c’est beaucoup de travail, surtout physiquement. Mais cela finit par payer tôt ou tard: la fertilité du sol est accrue et la résilience augmente grâce à la biodiversité. Si une récolte est mauvaise une année, on peut se rabattre sur une autre.

Que manque-t-il encore pour rendre l’agroécologie commercialisable?

Si d’innombrables études soulignent ses effets positifs, peu de recherches ont été menées sur la manière de connecter de manière rentable les agricultrices produisant de manière agroécologique au marché. Bien sûr, c’est une excellente chose de laisser les agriculteurs-trices participer aux bénéfices et de disposer d'un modèle économique dont la société et l’environnement peuvent bénéficier. Mais ce n’est que lorsque l’ensemble est également un succès économique dans un contexte plus large que cela peut se développer et se généraliser. Nous souhaitons assumer ce rôle de pionnier et inciter les autres à se laisser porter par cette tendance. Nous pouvons montrer la voie en tant que pionniers, mais nous ne pouvons pas convertir l’ensemble de la Tanzanie au biologique à nous seuls. Pour cela, il faut des multiplicateurs supplémentaires : nous devons inciter les entreprises, les coopératives et davantage d’agriculteurs-trices à suivre notre voie.