Il est temps de nourrir le sol

Lutter contre la faim, préserver la biodiversité et s’adapter au changement climatique : l’agriculture des régions tropicales doit elle aussi relever des défis aussi urgents qu’importants. Les solutions sont bio et germent juste sous nos pieds.

 

Un sol cultivé de manière écologique nécessite des soins particuliers, surtout sous les tropiques - l'agriculteur Patrick Maive dans sa ferme biologique de la région de Kangari, au Kenya. (Photo : Joost Bastmeijer)

Par David Bautze, FiBL

Au cours des dernières décennies, des pratiques agricoles courantes et souvent nuisibles telles que la monoculture et une utilisation inappropriée d’engrais et de produits phytosanitaires de synthèse ont entraîné dans les régions tropicales un appauvrissement conséquent de la teneur en humus des terres agricoles. Les atteintes aux fonctions naturelles des sols qui en ont résulté ont engendré à leur tour une perte de biodiversité, une érosion des sols et, par conséquent, une diminution des récoltes. Il est temps d’agir, et vite.

Depuis de nombreuses années, SysCom compare les eff ets à long terme de l’agriculture bio avec ceux de l’agriculture conventionnelle dans les régions tropicales (voir p. 2–3). En la matière, les scientifi ques ont une bonne nouvelle : l’agriculture biologique off re des solutions concrètes ! Et ces dernières germent sous nos pieds.

Voici un des constats principaux : la qualité et la santé des sols sont essentielles pour garantir la productivité et la santé des systèmes agricoles. L’agriculture conventionnelle conçoit globalement le sol comme un milieu de transport qui amène aux plantes des nutriments et de l’eau apportés de façon artifi - cielle. L’agriculture bio considère quant à elle que le sol fait partie intégrante du système de production et qu’il s’acquitte de fonctions très diverses : une fonction d’habitat pour une multitude de micro-organismes, mais aussi des fonctions de réservoir, de fi ltre, de tampon, de transport ainsi que de transformation des nutriments et de l’eau. Mais pour qu’il puisse assurer toutes ces fonctions, le sol doit être développé et entretenu.

 

Infographie: Daniel Röttele, infografik.ch. Source: Biovision, Le Monde diplomatique. Cliquez sur l'image pour ouvrir le PDF (affichage optimal en cas d'impression au format A3).

Le carbone comme élément fondamental

Dans l’agriculture bio, on ne se contente pas de nourrir les plantes : on nourrit aussi le sol. Car un sol en bonne santé est à même de nourrir durablement les plantes qui y poussent. Élément fondamental commun à tous les êtres vivants, connu également sous la forme de dioxyde de carbone (CO2) et tristement célèbre en tant que gaz à eff et de serre, le carbone joue un rôle essentiel dans ce processus. Il est stocké dans les sols sous forme d’humus et peut être libéré dans l’atmosphère si les sols sont malmenés.

L’humus est une forme complexe de carbone qui se développe à travers un long processus de transformation de matière organique morte (résidus végétaux). Diff érents organismes du sol tels que vers de terre, collemboles, bactéries et champignons se chargent de décomposer la matière. Ils produisent d’une part l’humus jeune, disponible à court terme, et d’autre part l’humus stable, qui peut subsister sur plusieurs décennies.

L’humus remplit des fonctions très variées :

• Il accumule des éléments nutritifs importants pour les plantes et stocke l’eau telle une éponge.

• Il est capable de fi xer des substances nocives comme les métaux lourds et donc de les neutraliser.

• Il contribue à perméabiliser et à stabiliser le sol, prévenant ainsi son érosion.

• Il joue le rôle d’habitat pour des organismes du sol et des végétaux.

• Il peut stocker du carbone dans le sol, contribuant ainsi à la protection du climat.

Dans un climat tropical, il est plus diffi cile de constituer de l’humus et de le préserver. L’activité des organismes du sol y est en général plus importante en raison des températures élevées et de l’humidité qui règnent toute l’année. Dès que le sol est labouré, il est aéré, ce qui accroît encore cette activité. Il se peut alors que la quantité d’humus qui se décompose soit supérieure à celle qui se développe, ce qui se traduit par la perte d’un sol sain et précieux.

La santé de la terre passe par l’apport de matières organiques

Nos essais comparatifs ont démontré que la formation d’humus dans les champs cultivés en agriculture biologique n’est possible que si les apports de matière organique, et donc de carbone, sont conséquents. Nous avons pu en réunir des quantités suffi santes en utilisant du compost qui contenait de la paille de maïs, du fumier de bovins, des cendres ainsi que diff érents végétaux riches en nutriments (Tithonia). Une fois les couches disposées de manière optimale, le compost a été retourné régulièrement puis stocké plusieurs semaines, afi n de permettre aux parts de carbone de se fi xer adéquatement. L’apport direct de matières végétales sur les surfaces cultivées contribue lui aussi à améliorer la qualité du sol. Couvrir le sol avec un paillis ou incorporer du compost ne protège pas seulement le sol du lessivage et de la dessication. Les organismes du sol travaillent également activement pour transformer la matière en humus. Après cinq ans environ, l’augmentation de la quantité d’humus et les bénéfi ces qui en découlent assurent de meilleures récoltes. Les exemples de Joyce Wangari et de Patrick Maive aux pages précédentes illustrent ce phénomène.

Pour conclure, deux facteurs sont décisifs pour la régénération des sols. Le premier est la connaissance de méthodes pratiques, effi caces et adaptées aux conditions locales pour développer activement l’humus. Le second est la patience.